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samedi 10 novembre 2012

Bilan d'étape d'un parcours marginal


Un parcours marginal c'est un peu comme une oeuvre de création, il y a un petit moment de fébrilité avant de l'exposer. Inévitablement dans notre parcours on s'investit, on entame une réflexion personnelle qui révèle un peu de notre intimité. C'est pourquoi on choisit le moment qui nous convient et notre mode d'expression privilégié pour l'exprimer. Cette légère nervosité, ce n'est pas une crainte, on ne cherche pas d'approbation, on sait bien qu'un parcours marginal ne pourra jamais faire l'unanimité, c'est bien ce qui le caractérise. En se dévoilant, on se rend plus vulnérable, on sait qu'immanquablement, comme pour toute oeuvre artistique, des critiques s'improviseront pour juger de la valeur de la démarche et de la profondeur de la réflexion. Mais si justement c'était là le service le plus grand envers la société que j'aurais rendu jusqu'à maintenant que d'avoir offert de nouveaux modèles qui par contraste nous amènent à réfléchir et nous repositionner sur un sujet donné sans pour autant adopter la même ligne de pensée.  

L'occasion aujourd'hui c'est les 18 ans de ma fille aînée, Maïa. Cet évènement me semble une étape toute désignée pour faire un bilan de notre parcours et de vous en faire part. Ceux qui nous connaissent bien savent que nos filles n'ont jamais été à l'école, ayant privilégié tout au long de leur enfance et de leur adolescence une éducation autodidacte. Il y a quelque temps, Maïa m'a signifié qu'elle n'avait pas l'intention de passer les examens du ministère pour la reconnaissance des ses acquis, elle qui pourtant connaît la matière et a une facilité inouïe pour les études. Ce n'est pas par paresse, manque de réflexion ou par rébellion, bien au contraire, elle choisit un chemin plus difficile et elle le sait. Pour l'instant, elle n'en voit pas l'utilité et ne croit pas que cela soit une étape primordiale pour de futures études, quelles qu'elles soient. J'aurais préféré qu'elle fasse ces examens et obtienne ce diplôme, mais je respecte ses choix. Après tout, n'est-ce pas là l'éducation que nous avons souhaitée pour elle, cette capacité à réfléchir par elle-même et prendre ses propres décisions? Et si ma douce jeune fille me tient tête en gardant le calme le plus complet, ce doit être là un signe qu'elle a atteint l'âge adulte.

Elle me disait l'autre jour qu'elle trouvait plutôt vexant que je ne lui fasse pas davantage confiance. En fait, j'ai une très grande confiance en ses capacités, c'est la société que je mets en doute quelques fois.  Y a-t-il des moyens et un intérêt dans notre société pour reconnaître des parcours marginaux? Je lui dis que gagner sa vie n'est pas toujours facile et que la vie que je mène n'est pas représentative de la norme, mais elle le sait déjà. Elle le sait, car elle le voit manifeste partout autour d'elle. 

Je ne ferais pas ici son plaidoyer même si ce pourrait être tentant pour une mère de le faire. De toute façon, Maïa n'est pas au banc des accusés, loin de là.  Elle est plutôt assise confortablement sur son lit, tout occupée à peaufiner ses dessins qui soi dit en passant ont beaucoup profiter la dernière année et sont, est-ce possible, encore plus beaux qu'auparavant, ayant un trait plus personnel. Ce que je comprends de sa démarche c'est qu'elle aimerait sentir de l'intérieur ce qui serait bien pour elle et non répondre à une pression extérieure. Elle recherche de l'authenticité, de la profondeur. Elle tient à se questionner. Je ne l'en empêcherai certainement pas.  D'ailleurs, elle a toute mon admiration pour son courage d'oser suivre le chemin qu'elle veut le sien, un chemin à l'ombre de la reconnaissance et de la protection sociale. S'il y a une erreur médicale ou qu'un enfant échoue dans notre système scolaire, la responsabilité sera assumée par l'ensemble de la collectivité qui s'est doté de ce système et personne ne sera personnellement pointé du doigt. Mais, lorsqu'on fait des choix dans de la marge, il faut en assumer seule la responsabilité. La responsabilité, ce n'est ni un coupable ni un fardeau, mais bien le fait d'assumer ses choix. Je crois que c'est la prise de responsabilité au plan individuel qui entraîne éventuellement un mouvement collectif et non l'inverse. Le changement se prépare donc individu par individu jusqu'à ce que la société se donne des moyens de mieux refléter cette nouvelle réalité. La création de nouvelles lois sera toujours la dernière étape du chaînon du changement.  

Je connais la pleine mesure de ce courage nécessaire et de cette force requise pour savoir assumer ses choix. Je n'en suis pas à mes premiers pas à l'écart des sentiers battus. Je sais aussi, et je tiens à le dire, que chacun est un pionnier à sa façon, avançant de nouvelles idées dans un domaine professionnel ou sur un plan plus personnel, et ce à différentes périodes de sa vie. On poursuit l'idée là où d'autres l'avaient laissée. C'est ce qui fait que la roue tourne et qu'un mouvement s'amorce, chacun assumant son tour en donnant un nouvel élan afin que personne ne s'épuise. J'ai souvent contourné les sujets controversés dans les discussions, pensant éviter ainsi les confrontations d'idées, mais les idées même lorsqu'elles ne sont pas verbalisées sont tout de même présentes et peuvent à tort être perçues comme un jugement, alors aussi bien s'exprimer et tenter de clarifier la situation. Ce qui n'est pas dit peut parfois nuire davantage que ce qui est dit, tout dépendant de la situation... Mais, il demeure cependant quelques fois épuisant d'avoir à expliquer ses choix, cela requiert un effort d'authenticité et de synthèse. Pourquoi, avoir choisi d'accoucher à la maison, l'allaitement prolongé, une alimentation végétalienne, l'école à la maison...? 

Est-ce que Maïa poursuivra ses études? Cela, je ne le sais pas, mais je sais qu'elle saura trouver cette réponse à l'intérieur d'elle, sans céder à une pression extérieure. Ce sera en soi une étape importante dans son éducation que de trouver la volonté de se poser des questions et la patience de chercher les réponses. Ce sont là des aptitudes d'un bon chercheur, la volonté et la patience, chercher de nouvelles pistes, remettre en question, sans valider prématurément les idées reçues. Chercher les motivations profondes à nos agissements est une base solide sur laquelle construire notre plan d'avenir. Je m'étais dit que mon mandat en terme d'éducation envers mes filles se terminerait lorsqu'elles auraient leur diplôme d'études secondaires et que le reste de la responsabilité leur appartiendrait. Hé bien, je me suis trompée! Je me rends bien compte maintenant qu'il n'en sera rien, la responsabilité est comme une fleur qui pousse en nous et qui prend toujours davantage d'espace en grandissant que ce soit envers nos proches ou la société de façon générale. 

Quand nous avons commencé notre parcours d'éducation en dehors du système scolaire, je me pensais bien rusée de prendre un chemin tout autre en pensant arriver une douzaine d'années plus tard exactement au même endroit que les autres en poursuivant très naturellement chacun ses champs d’intérêt. La belle illusion, on n’arrive pas du tout au même endroit, le diplôme peut être un but à atteindre, mais c'est le parcours qui nous forme. Cette différence n'est ni mieux ni pire, mais différente certainement. Nos aptitudes, nos valeurs et notre caractère sont empreints de la somme de toutes nos expériences. Ce qui fait qu'arrivée à un point précis dans la ligne du temps où Maïa n'aurait eu, en quelque sorte, qu'à se pencher pour ramasser son diplôme en passant, elle ne lui accorde pas de valeur, ayant selon elle mieux à faire qu'à se plier aux attentes d'autrui. Toutefois, il serait simpliste de prétendre comprendre un individu par l'analyse d'une seule expérience, ce serait faire abstraction de la richesse et la complexité des caractéristiques inhérentes à la personnalité d'une personne. C'est aussi ce qui est merveilleux dans le défi de nos relations, il faut toujours garder la porte ouverte à une meilleure compréhension de l'autre.

Le temps a bel et bien passé et Maïa n'est plus une enfant, mais une jeune femme possédant une créativité et un leadership certains. La créativité, ça ne s'enseigne pas, ça se cultive avec de l'enthousiasme et de la liberté. Les inhibiteurs naturels de la créativité se sont les punitions et même les récompenses. Dan Pink nous l'expose brillamment lors de sa démonstration (voir lien en bas de page). Ces qualités, nous en avons assurément besoin dans notre société, elle saura en faire bon usage. Plusieurs grandes universités ont su reconnaître le potentiel des jeunes éduqués à la maison et convoitent cette clientèle en proposant des procédures d'admission leur facilitant la porte d'accès. Les temps ont changé et il faut maintenant repenser notre système d'éducation. Comme l'expose bien Ken Robinson dans son allocution (voir lien en bas de page) l'ère du numérique a révolutionné notre façon de penser, de s'organiser et de partager nos connaissances et nous avons besoin maintenant de se doter d'un tout nouveau système d'éducation et non seulement replâtrer ici et là certaines fissures. 

Certaines façons de faire peuvent sembler bien marginales si on s'arrête à un point précis sur la ligne du temps. Mais, si on prend du recul pour voir sur une période de temps plus large, disons une vingtaine d'années seulement, ce qui était marginal ne l'est plus. Quand Maïa est née à la maison avec l'aide d'une sage-femme, c'était dans l'illégalité, ce qui ne le serait plus. L'allaitement prolongé était un tabou, ce ne l'est plus. Le végétarisme est maintenant commun et l'apprentissage à la maison est de plus en plus répandu. Alors si sur une période de vingt ans les choses ont ainsi changé, comment prépare-t-on nos jeunes pour un avenir que nous ne connaissons pas?

Peut-être que Maïa décidera un jour d'intégrer le système scolaire, peut-être pour des études universitaires. Mais, ce qui certain, c'est que ce ne sera pas une ligne droite et ce ne sera pas pour répondre à un besoin de ses parents voulant faire bonne figure ou prouver par ses accomplissements le bien-fondé de leurs choix familiaux. Non! Car, voyez-vous, ses parents sont déjà tellement fière d'elle qu'elle n'a pas à faire quoi que se soit d'autrement que de suivre son chemin à la hauteur de ses convictions. Et si quelques fois on doute, il faudra nous pardonner, les parents sont parfois habités d'un curieux mélange de confiance et de prudence et ce qui les habite surtout c'est bien l'amour de leurs enfants. 

Bonne fête ma belle,

Noémi





1 commentaire:

  1. Chère Noémi,

    Merci beaucoup pour ce partage. Je l'ai lu lors de sa parution, puis à nouveau 2 ou 3 fois depuis. Je l'ai gardé dans mes signets pour t'écrire. Je le fais enfin.

    Tout ce que tu décris, nous le vivons. J'aime bien ta façon douce et posée de présenter les choses.

    Ici, je pense à Olivier:
    «Ce que je comprends de sa démarche c'est qu'elle aimerait sentir de l'intérieur ce qui serait bien pour elle et non répondre à une pression extérieure. Elle recherche de l'authenticité, de la profondeur. Elle tient à se questionner. Je ne l'en empêcherai certainement pas. D'ailleurs, elle a toute mon admiration pour son courage d'oser suivre le chemin qu'elle veut le sien, un chemin à l'ombre de la reconnaissance et de la protection sociale.»

    Là, je me reconnais:
    «Mais, ce qui certain, c'est que ce ne sera pas une ligne droite et ce ne sera pas pour répondre à un besoin de ses parents voulant faire bonne figure ou prouver par ses accomplissements le bien-fondé de leurs choix familiaux. Non! Car, voyez-vous, ses parents sont déjà tellement fière d'elle qu'elle n'a pas à faire quoi que se soit d'autrement que de suivre son chemin à la hauteur de ses convictions. Et si quelques fois on doute, il faudra nous pardonner, les parents sont parfois habités d'un curieux mélange de confiance et de prudence et ce qui les habite surtout c'est bien l'amour de leurs enfants.»

    Accepterais-tu que ce soit publié sur notre blog? Histoire de faire connaître un peu plus, un peu mieux, cette réalité des familles non-sco et des jeunes gens qui font le choix réfléchi de ne pas fréquenter collège ou université, d'autant plus que c'est plutôt rare chez les francophones?

    Nous mentionnons toujours les sources, évidemment. Cela dit, sois bien à l'aise.

    Et encore merci!

    Édith

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